QUAND LE TRIBALISME DEVIENT LA LANGUE DU POUVOIR
Dans une tentative cynique de désamorcer la contestation populaire née de la présidentielle de 2025, des messages audios en langues locales circulent sur la toile, semant la peur et la division. Derrière l’apparente diversité linguistique, se cache une même stratégie : diviser pour régner.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
La manipulation en langues nationales : quand la diversité devient poison
Dans un pays aussi riche culturellement que le Kamerun, la langue devrait être un pont, pas un mur. Elle devrait être une célébration, pas une arme.
Mais depuis quelques semaines, les réseaux bruissent de messages audio aux accents familiers :
« Les Bassa’a ne doivent plus se faire avoir, les Bami se sont enrichis sur notre dos depuis l’indépendance » – lancé dans la langue de Ruben Um Nyobè.
« Le Wadjo ne doit pas être porté par les Bamiléké, qu’ils règlent ça chez eux » – entendu dans la langue de Félix Moumié.
« Les Ekang doivent rester soudés, on veut nous éliminer » – murmure d’un patriote dans la langue d’Osende Afana.*
« Depuis 2016, nous sommes seuls à mourir. Que font les autres ? » – cri de désespoir dans la langue de Albert Moukong.*
« Ne portons pas le pays sur notre tête, nous sommes des vendeurs d’œufs » – souffle un autre dans la langue de Ouandié Ernest.*
« Douala est une ville de paix, que les Bamilekes et les wadjo aillent faire le désordre chez eux » Tranche un excité dans la langue de Moukoko Priso.
Ces mots à faire retourner nos devanciers dans leur tombe sont lourds, pesés, calculés. Ce ne sont pas des élans populaires : ce sont des armes sonores, calibrées pour frapper là où ça fait mal — la confiance entre communautés.
Trois messages cachés, une même source
Derrière la variété des idiomes, la musique est la même :
- Nous sommes les anges, les autres sont les démons.
- Dans cette lutte, nous perdons pendant qu’ils profitent.
- Restons tranquilles, sauvons notre peau.
Un proverbe peulh dit : « Celui qui ne sait pas d’où vient le vent croit que c’est le feu qui fait bouger les feuilles. »
Ce vent-là ne vient pas du peuple. Il vient d’en haut — de laboratoires bien organisés où la peur sert d’instrument politique.
Diviser pour régner : une vieille recette coloniale remise au goût du jour
Ce n’est pas la première fois que le pouvoir joue avec le feu des identités. Déjà les colonisateurs excellaient à dresser les uns contre les autres pour mieux gouverner.
Aujourd’hui encore, la recette fonctionne : attiser les frustrations ethniques, réveiller les blessures, isoler les peuples pour qu’ils ne parlent plus d’injustice, mais de voisins.
Mais la haine est un poison qui ne se dose pas. On croit la contrôler ; elle finit toujours par déborder.
Le devoir des nationalistes patriotes et intellectuels
Au cœur de ce tumulte, la voix devaient s’élèver pour rappeller avec fermeté : « Nous sommes une NATION »
Ce n’est pas une phrase creuse, mais un principe de vie. Dans la cité où se croisent toutes les origines, on sait que la violence ne choisit jamais ses victimes. Quand le désordre éclate, il n’a ni accent ni ethnie.
Les Duala’a disent aussi, avec sagesse : que chacun assume ses responsabilités sans importer la colère des autres. Ce n’est pas un rejet, c’est un appel à la discipline collective — à ne pas transformer les espaces de coexistence en terrains de règlement de comptes.
Sortir du piège
« Quand le tambour change de rythme, c’est que la danse aussi doit changer », dit un proverbe fe’fe’.
La jeunesse Kamerunaise doit entendre ce rythme nouveau : celui de la lucidité.
Ce ne sont ni les Bassa’a, ni les Bamiléké, ni les Ekang, ni les Haoussa, ni les Sawa qui posent problème. Le vrai adversaire, c’est un système qui transforme les différences en murs et les identités en cages.
Le Kamerun de demain ne naîtra pas d’une addition de colères, mais d’une coalition de consciences. Il faut refuser d’être le haut-parleur des puissants, refuser d’être le relais de leurs peurs.
Réapprendre la langue du vivre-ensemble
Le vrai courage, aujourd’hui, ce n’est pas de crier plus fort dans sa langue, mais de parler au nom de tous.
Car la paix n’est pas un slogan, c’est un devoir civique.
Et si chaque Kamerunais décidait de répondre à la haine par une parole juste, à la peur par une main tendue, alors plus aucun message audio ne pourrait diviser le pays.
Parce qu’en définitive, la langue du pouvoir changera le jour où le peuple choisira d’avoir la sienne : celle de la vérité et de la fraternité
