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O'Letch

Les eaux troubles du tribalisme

Autre réaction: la décolonisation mentale en question

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Depuis ce matin, j’ai observé des réactions virulentes suscitées par les propos d’Achille Mbembe. Certains n’ont pas hésité à le qualifier d’ignorant, d’idiot, voire à l’affubler d’épithètes infamantes, révélatrices non pas d’un désaccord intellectuel, mais d’un réflexe pavlovien forgé par un système de conditionnement idéologique.

Ce système, en son essence, ne tolère pas que l’on dise du bien de la communauté bamiléké, surtout lorsque l’émetteur n’en est pas issu. Toute parole positive à leur égard devient immédiatement suspecte, et celui qui l’énonce est sommé de se justifier, voire de se renier. Martin Camus Mimb, dans une intervention récente, a rappelé combien il fut la cible d’attaques pour avoir simplement exprimé une appréciation à l’égard de Maurice Kamto. Ce n’est pas la parole qui dérange, mais le sujet qu’elle ose valoriser.

Revenons à la pensée de Mbembe. Dans sa méditation sur les logiques de pouvoir postcoloniales, il met en lumière une forme de xénophobie intra-nationale, orientée de manière systémique contre la communauté bamiléké. Il ne s’agit pas d’une antipathie circonstancielle, mais d’une phobie structurée, inscrite dans les dispositifs de gouvernementalité hérités du colonialisme. Cette hostilité, selon lui, trouve ses racines dans les imaginaires impériaux qui, confrontés à la résilience, à la densité organisationnelle et à la cohésion des Bamilékés, les ont perçus comme une altérité réfractaire, une menace à l’ordre colonial. L’État camerounais, dans sa configuration post-indépendance, aurait intériorisé cette peur et l’aurait transmutée en stratégie de gestion différenciée des corps sociaux.

À cette thèse, certains opposent le contre-argument de la visibilité institutionnelle et économique des Bamilékés, arguant que leur présence dans les sphères du pouvoir et leur réussite dans l’entrepreneuriat national témoigneraient d’une intégration harmonieuse. Mais cette lecture relève d’un réductionnisme fonctionnel : elle confond la tolérance instrumentale avec la reconnaissance ontologique. Être utile au système ne signifie pas être reconnu dans sa pleine humanité politique. L’intégration ne se mesure pas à la visibilité, mais à la légitimité accordée à l’existence autonome du sujet.

La communauté bamiléké est, en réalité, traitée selon une logique utilitariste : elle est mobilisée comme une ressource stratégique, non par reconnaissance de sa dignité, mais par nécessité pragmatique. Cette instrumentalisation rappelle la dialectique du maître et de l’esclave chez Hegel : le maître dépend de l’esclave pour sa subsistance, mais ne lui concède jamais une égalité ontologique. De même, le pouvoir camerounais survit en partie des compétences bamilékés, tout en les maintenant dans une extériorité politique, une marginalité symbolique.

Cette phobie ne s’atténue pas devant les succès de la communauté ; elle s’intensifie à mesure que celle-ci affirme son autonomie. Le pouvoir redoute que l’hégémonie économique bamiléké ne se traduise en influence politique. D’où cette volonté latente de contenir leur ascension, de fixer un seuil invisible au-delà duquel l’ambition nationale devient transgressive. Lorsqu’un Bamiléké aspire à des projets d’envergure, il est perçu non comme un citoyen visionnaire, mais comme un prétendant à la domination, un « colon ». Cette inversion sémantique est révélatrice d’une pathologie politique : l’incapacité à concevoir l’excellence indigène comme légitime.

Plus encore, l’hostilité envers les ambitions bamilékés contraste avec l’accueil réservé aux investisseurs étrangers. Les terres sont cédées aux Chinois sans résistance, tandis que les projets industriels portés par des Camerounais bamilékés suscitent des levées de boucliers. Ce phénomène traduit une aliénation profonde : le Camerounais est dépossédé de sa propre capacité à rêver, à projeter, à construire. L’étranger est perçu comme le seul dépositaire de la modernité, tandis que l’autochtone (entendu ici comme tout camerounais) ambitieux est diabolisé.

La phobie des Bamilékés, selon Achille Mbembe, est la manifestation d’un malaise plus vaste : celui d’un État qui n’a pas encore accompli sa propre décolonisation mentale. Elle révèle une tension entre la nécessité économique et la peur politique, entre l’admiration secrète et le rejet public. Et tant que cette dialectique ne sera pas dépassée, la reconnaissance pleine et entière de la communauté bamiléké restera une promesse différée, suspendue dans l’espace d’une citoyenneté inachevée.

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