DOUALA, VILLE ABANDONNÉE : QUAND L’ORDURE DEVIENT PAYSAGE
Noël sans guirlandes. Nouvel an sans éclat. Des rues débordant de poubelles. La capitale économique du Kamerun, Douala, semble avoir troqué sa vitalité contre l’indifférence. Ce n’est plus une ville sale par accident, mais une ville abandonnée par habitude. Que s’est-il donc passé ?
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Une ville sans lumière, sans âme
Dans la tradition urbaine, décembre est un mois d’espoir. Les décorations de fin d’année, les lumières suspendues, les rues nettoyées… Douala avait l’habitude de suivre ce rituel, offrant à ses habitants un brin de magie dans le chaos quotidien. Mais en 2025, la ville a plongé dans une torpeur inédite. Aucun lampadaire ne scintillait. Aucune guirlande ne dansait au rythme du vent. Même les bâtiments publics ont semblé ignorer les fêtes.
C’est comme si on voulait nous faire comprendre que la fête n’avait plus lieu. Et en effet, on n’a rien fêté.
Les ordures, nouveaux monuments de Douala
Plus inquiétant encore : l’accumulation massive des ordures dans presque tous les quartiers. Akwa, PK13, New-Bell, Deïdo, Bonabéri… partout, les mêmes images : des tas d’immondices débordant sur les trottoirs, envahissant les caniveaux, se disputant l’espace avec les commerçants.
La société HYSACAM, chargée de la collecte des déchets, semble dépassée. On voit les camions, mais les ordures restent. C’est comme si on balayait pour faire semblant. Et pourtant, la saleté devient de plus en plus présente, quasi permanente. Ce n’est plus une alerte passagère. C’est une installation.
Patriotisme mal placé, silence organisé
Dans ce climat, ceux qui osent s’indigner sont rapidement réduits au silence. L’étiquette d’« anti-patriote » leur est collée. Ils seraient des râleurs, des détracteurs, voire des ennemis de la nation. Un habitant de Bepanda témoigne : «J’ai écrit sur Facebook que ma rue est devenue un dépotoir. J’ai été traité de haineux, de frustré»
Mais où est donc la mairie de Douala ? Où est la communauté urbaine ? Qu’est devenu le budget alloué à la propreté et à l’embellissement ? L’abandon des guirlandes ne serait-il pas le signe visible d’un effondrement plus profond de la gouvernance municipale ?
Quand le décor devient le message
Il faut le dire : une ville sale n’est pas qu’une question d’esthétique. C’est un signal. C’est le symptôme d’une gestion défaillante. Quand les ordures envahissent l’espace public sans réaction, cela signifie que la santé publique, le cadre de vie, et la dignité citoyenne ne sont plus des priorités. C’est l’État lui-même qui envoie le message : « Vous ne comptez pas. »
Une pédagogie de la honte
L’heure n’est plus à la colère muette. Il faut une pédagogie de la honte. Il faut montrer ces ordures, les photographier, les nommer. Non pas pour humilier, mais pour réveiller. Une ville propre n’est pas un luxe, c’est un droit. Et les populations ne devraient pas avoir à supplier pour qu’on leur enlève les déchets de sous leurs fenêtres.
Nettoyer, c’est gouverner
Laisser une ville crouler sous les ordures, c’est aussi abandonner sa population. Les fêtes de fin d’année auraient pu être un moment de réenchantement collectif. Elles ont été l’illustration d’un mépris assumé. À moins que les dirigeants locaux ne considèrent désormais la saleté comme une stratégie : plus un peuple vit dans l’insalubrité, moins il réclame l’essentiel.
Mais Douala mérite mieux. Elle mérite des rues propres, des lumières, des citoyens respectés. Car on ne construit pas une nation dans la crasse et l’indifférence. On la construit dans la propreté, la dignité et la lumière.
