QUAND UN MOIS D’ATTENTE DEVIENT UN SCANDALE
La rumeur a circulé comme une traînée de poudre : les députés et sénateurs Kamerunais n’auraient pas encore perçu leurs indemnités du mois de février 2026. Très vite, des démarches auraient été engagées auprès du ministère des Finances pour réclamer la régularisation. Mais cette agitation soulève une question troublante : comment ceux qui représentent le peuple peuvent-ils crier au retard après quelques jours d’attente, dans un pays où des milliers de travailleurs cumulent des mois, parfois des années d’arriérés dans l’indifférence quasi générale ?
Une chronique de HIlaire NGOUALEU HAMEKOUE
Un mois d’attente et déjà l’impatience
Au Kamerun, l’information a surpris plus d’un observateur : des parlementaires auraient manifesté leur mécontentement parce que leurs indemnités de février n’étaient pas encore disponibles au début du mois de mars.
Techniquement pourtant, parler de « retard » reste discutable.
Car entre la fin d’un mois et le 10 du mois suivant, il s’agit davantage d’un décalage administratif que d’un véritable arriéré.
Mais l’épisode révèle autre chose : la sensibilité extrême de certains responsables publics dès que leurs propres intérêts financiers sont concernés.
Ironie : « Quand l’argent du pouvoir tarde, l’État devient soudain très lent »,
Le silence face aux détresses sociales
Ce qui choque dans cette agitation, ce n’est pas seulement la revendication. C’est le contraste. Dans ce même pays, des travailleurs vivent avec des arriérés de salaires qui se comptent en mois, parfois en années. Les agents de MATGENIE, ceux du CNIC, ou encore des enseignants contractuels connaissent trop bien cette réalité. Pour eux, attendre n’est pas une exception : c’est devenu une condition de travail.
Certains continuent de servir l’État malgré plusieurs mois sans salaire.
D’autres ont vu leurs familles sombrer dans l’endettement ou la précarité. Et pourtant, sur ces situations, le Parlement reste souvent silencieux.
« Quand les travailleurs souffrent, le débat parlementaire est discret. Quand les indemnités tardent, l’urgence apparaît », glisse un syndicaliste.
Deux Kamerun dans un seul pays
La polémique révèle en réalité une fracture sociale profonde. D’un côté, des représentants du peuple qui perçoivent plus d’un million de francs CFA par mois en indemnités et avantages divers.
De l’autre, une majorité de citoyens qui survivent avec le SMIG, à peine 40 000 francs CFA. Ces travailleurs ne réclament pas le luxe. Ils réclament simplement leur dû.
Et parfois, même ce minimum tarde à venir. Dans ce contexte, l’impatience de certains élus ressemble à un miroir cruel des inégalités.
Car comment comprendre que ceux qui incarnent la représentation nationale semblent découvrir l’angoisse du retard de paiement… au bout de quelques jours seulement ?
La question morale
Au-delà des chiffres, la question est morale et politique.
Un parlementaire est censé porter la voix de ceux qui n’en ont pas.
Il est censé défendre les plus vulnérables. Mais lorsqu’il se mobilise plus rapidement pour ses propres indemnités que pour les salaires impayés des citoyens, le doute s’installe.
Représente-t-on encore le peuple quand on semble vivre dans un autre monde ?
La République à deux vitesses
Peut-être que ce petit épisode aura au moins une vertu : rappeler à certains élus ce que ressent un travailleur lorsqu’il attend son salaire. La différence, c’est que pour les parlementaires, il s’agit de quelques jours d’impatience. Pour beaucoup de Kamerunais, c’est devenu une manière de vivre. Et c’est peut-être là le véritable scandale.
