LE THÉÂTRE DES BAVARDS
Au Kamerun, le débat public semble devenu un rituel creux. Chaque jour, les plateaux médias s’animent, non pour éclairer, mais pour saturer. Les mêmes visages, les mêmes discours, les mêmes impostures. Pendant ce temps, les vrais problèmes s’enracinent, silencieusement.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Le ballet matinal de l’opinion sans vision
Au lever du jour, le scénario est connu. Radios allumées, plateaux dressés, micros tendus, visages réchauffés par les projecteurs. On enchaîne : insécurité, vie chère, santé publique, jeunesse désœuvrée. Rien ne change, mais tout se discute. Du lundi au dimanche, on « débat » jusqu’à épuisement.
Mais qui débat ? Les mêmes têtes, les mêmes postures, les mêmes éléments de langage. Des hommes politiques recyclés, des communicants partisans, parfois sans bagage, sans recul, sans éthique.
Le triomphe de la disponibilité sur la compétence
Dans ce théâtre d’opinion, on ne cherche plus l’expertise. On cherche le bavard endurant. Celui qui peut discourir de tout, tout le temps, sans jamais douter. Économie ? Il a un avis. Éducation ? Une solution. Agriculture ? Une anecdote. On navigue à vue, avec une assurance inversement proportionnelle à la maîtrise des sujets.
L’arrogance prend le pas sur la nuance. L’agitation sur l’analyse. Et la superficialité devient spectacle. « On dirait que le but n’est plus d’informer, mais d’occuper l’antenne », confiait un ancien journaliste, las d’être entouré de « spécialistes de tout et de rien ».
Quand le vacarme remplace la pensée
Ceux qui écoutent — le peuple — n’ont souvent pas les outils pour décrypter. Ils prennent parti, s’embrasent, se divisent. Et pendant qu’ils s’étripent sur Facebook ou dans les bars, les vrais enjeux sont relégués au second plan.
Le débat public n’est plus un outil de transformation. Il est devenu un opiacé. Une bulle sonore où l’on discute pour oublier. Oublier la route non bitumée, l’hôpital sans seringue, l’école à trois enseignants, le fonctionnaire impayé, la promesse jamais tenue.
Une démocratie vidée de son essence
À force de bavarder sans fin, la parole publique s’érode. Plus personne ne croit à ce qui se dit. Plus rien ne surprend. On écoute comme on regarderait une série : pour passer le temps.
Mais cette saturation n’est pas neutre. Elle dilue l’urgence, épuise l’attention collective, et désarme l’action citoyenne. L’indignation devient chronique, l’inertie structurelle. Et pendant ce temps, les décideurs, eux, prospèrent dans le flou.
Le verbe doit être pédagogique
Le vrai débat n’est pas celui qui fait du bruit, mais celui qui fait avancer. Tant qu’on confondra parole et pensée, audimat et vérité, présence et pertinence, le pays continuera de couler… dans un torrent de mots vides. Il est temps de faire taire un peu les bavards, pour enfin écouter ceux qui savent et ceux qui vivent
