LE MINISTRE QUI FAIT PEUR AU GOUVERNEMENT
Paul Atanga Nji ne laisse personne indifférent. Tour à tour redouté, critiqué, caricaturé ou redoutablement efficace, il incarne une figure singulière dans l’architecture institutionnelle du Kamerun. Son style, ses méthodes et surtout son omniprésence interrogent sur la nature même du pouvoir exécutif dans ce pays.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Un ministre hors cadre
Dans le gouvernement Kamerunais, les ministres ont, théoriquement, des attributions bien définies. Chacun dans son couloir, chacun sur son périmètre. Sauf Paul Atanga Nji. Le ministre de l’Administration territoriale est partout : sécurité, politique, administration, diplomatie, gestion des crises, interprétation des faits divers… Il est sur tous les fronts, parfois même en éclaireur là où d’autres auraient reculé. Il déclare, accuse, instruit, prévient, sanctionne, menace.
Il se bat contre les « serpents venimeux », prévient contre les « ennemis de la République » affute « la moulinette à condiments », promet des séjours « au pays de si je savais », annonce des décisions qui, en toute logique institutionnelle, ne relèveraient pas de sa compétence directe. À le suivre, on pourrait croire qu’il cumule les fonctions de ministre de la Défense, de la Communication, des Relations extérieures, du garde des sceaux… voire du Premier ministre.
Un pouvoir parallèle ?
On se souvient de ses sorties durant la crise anglophone, en contradiction avec les discours d’apaisement du Premier ministre. Alors que ce dernier appelait au dialogue et à l’écoute, Paul Atanga Nji évoquait la fermeté, la traque, l’éradication de la menace. Il intervenait avec assurance, au nom du gouvernement tout entier, sans que cela ne déclenche de réaction publique de ses collègues.
Ce mutisme intrigue. Comment expliquer qu’aucun ministre ne proteste ? Pourquoi le porte-parole du gouvernement garde-t-il le silence quand Atanga Nji parle à sa place ? Pourquoi les ministres concernés ne réagissent-ils pas lorsqu’il piétine ostensiblement leurs domaines ?
Deux hypothèses, une inquiétude
De deux choses l’une. Soit Paul Atanga Nji est le bras armé — voire la voix assumée — d’un pouvoir qui préfère agir sans se mouiller. Dans ce cas, ses outrances seraient tolérées, voire planifiées, parce qu’elles permettent d’envoyer des messages « forts » que d’autres ministres ne peuvent ou ne veulent assumer. Soit, plus inquiétant encore, il impose sa loi à un gouvernement devenu décoratif, incapable de le réguler, et donc de fonctionner normalement.
Dans les deux cas, la question de la cohérence gouvernementale est posée. Un pouvoir où un ministre agit sans coordination visible, sans contre-pouvoirs internes, sans balises institutionnelles, est un pouvoir déséquilibré.
Un style qui divise
Paul Atanga Nji est un ministre de rupture. Il a un style qui fascine autant qu’il irrite. Pour ses partisans, il est un soldat loyal, un homme de terrain, un communicateur redoutable, un défenseur de la République. Pour ses détracteurs, il est l’homme de l’escalade, du verbe autoritaire, de la centralisation à outrance, du mépris des contre-pouvoirs.
Entre les deux perceptions, une certitude : il cristallise à lui seul ce que le Kamerun post-transition pourrait devenir… ou éviter.
Pour un ordre au service du public
La démocratie ne se mesure pas seulement au nombre d’élections organisées ou de lois votées. Elle se jauge aussi à l’équilibre des pouvoirs, à la clarté des responsabilités, à la capacité des institutions à se réguler elles-mêmes. Si un ministre devient l’État à lui seul, c’est que l’État vacille. Le silence des autres membres du gouvernement, face aux débordements ou à l’hyperactivité de l’un des leurs, n’est pas qu’un signe de prudence : c’est le symptôme d’une institution figée, où le pouvoir s’exerce par la crainte, et non par la coordination.
Et cela, aucun « ordre public » ne pourra durablement le maquiller.
