L’AEROPORT, MIROIR D’UN PAYS EN DÉCOMPOSITION
Ils fuient. En silence. En masse. Les uns avec leurs diplômes, les autres avec leur foi, mais tous avec un désespoir en bandoulière. Pendant que le gouvernement parle d’émergence, le peuple prend l’avion, le canot ou le désert. Pire encore, ceux qui arrivent à franchir les murs invisibles de l’administration aéroportuaire doivent encore graisser des pattes pour sortir légalement de leur propre pays. Bienvenue au Kamerun, où partir est un crime, et rester, un supplice.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Fuite collective et fractures sociales
La saignée se poursuit. D’un côté, les plus désespérés affrontent les routes de la mort : Sahara, Libye, Méditerranée. De l’autre, les plus nantis ou les plus diplômés profitent du visa canadien, du programme américain de loterie ou des bourses pour « aller voir ailleurs ». Dans les deux cas, c’est le Kamerun qui se vide de ses cerveaux, de ses bras, de son avenir.
Dans les rues, dans les taxis, sur les réseaux sociaux, une seule obsession : Comment partir ? L’exil est devenu le projet de vie par excellence. On n’en rêve plus, on en fait une mission. Et ceux qui y parviennent sont célébrés comme des héros, même s’ils doivent subir les humiliations de départ.
L’aéroport, théâtre de l’arnaque officielle
Le voyage commence mal. À l’aéroport, ce haut-lieu du racket institutionnalisé, les pratiques mafieuses sont connues, tolérées, presque ritualisées. Les agents de santé refusent vos carnets de vaccination pourtant dûment signés. Juste pour quelques milliers de francs.
Puis vient la douane. Vos valises scannées à plusieurs reprises deviennent subitement suspectes. On vous accuse de transporter des produits prohibés… à moins que vous ne sachiez “comment ça se passe”. Là encore, le dialogue se poursuit dans les toilettes. En toute discrétion. On vous y suggère de “préparer votre passeport”, une expression codée pour y glisser des billets avant présentation.
Enfin, la police des frontières complète le ballet. Prétexte : une “vérification de dernière minute”. L’objectif : vous mettre la pression, jouer avec le stress du dernier appel d’embarquement pour vous pousser à payer.
La CONAC, ce chien qui n’aboie jamais
On se demande alors : à quoi sert la CONAC, cette Commission nationale anti-corruption, censée être le rempart contre ces pratiques ? Chaque année, elle publie des rapports, mais les faits sont là : l’aéroport reste un nid à arnaques. On pourrait croire que la corruption y est protégée, encouragée même, comme un système parallèle qui finance des réseaux bien connus.
Des années passent, les directeurs changent, les slogans se répètent, mais les méthodes demeurent. Le silence de la CONAC est devenu une complicité. À moins qu’elle aussi ne soit partie, mentalement, vers le Canada ?
Partir ou mourir ?
Ce racket institutionnalisé est à l’image d’un pays à la dérive. Où ceux qui veulent rester sont traités comme des gêneurs et ceux qui veulent partir, comme des déserteurs. Or, le vrai scandale, ce n’est pas que les Kamerunais partent. C’est qu’ils soient obligés de partir.
On a fait de la migration un business. Des agents en uniforme, censés incarner l’État, rackettent ceux qui cherchent une meilleure vie. Mais ce sont eux, en réalité, les vrais déserteurs : ils ont abandonné toute morale, toute conscience, toute nation.
Et si le départ était l’acte le plus patriotique ?
Ironie du sort : ceux qu’on accuse de fuir sont peut-être les derniers patriotes. Car ils refusent de se soumettre au système. Leurs départs sont des cris silencieux contre un pays qui a trahi ses enfants. Et ceux qui racketteront encore demain dans les toilettes de l’aéroport Yaoundé-Nsimalen ou Douala International ne sont que les fossoyeurs d’une nation qu’ils disent servir.
La honte ne vient pas de ceux qui fuient. Elle vient de ceux qui les forcent à fuir
