Chaque 14 février, l’humanité entière se transforme en foule disciplinée, docile et sentimentale à heure fixe. Les cœurs battent au rythme des caisses enregistreuses, les sentiments se mesurent en factures, et l’amour, cet acte libre et intime, est prié de se présenter en vitrine, muni d’un reçu. Bienvenue dans la seule religion qui ne promet pas le salut, mais exige le paiement immédiat.
_Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Le capitalisme ne crée pas, il recycle
Le capitalisme n’invente rien : il exhume, repeint et revend.
Un mythe ancien ? On le reconditionne.
Un saint oublié ? On lui colle une carte de fidélité.
Une émotion humaine ? On la transforme en obligation sociale.
Le 14 février n’est pas une fête de l’amour.
C’est une opération commerciale à date fixe, camouflée sous un vernis sentimental.
La question n’est pas pourquoi aimer, mais combien dépenser pour prouver qu’on aime.
Saint Valentin : le flou artistique rentable
On célèbre Valentin.
Lequel ? Personne ne sait. Et surtout, personne ne veut savoir.
- Valentin de Rome, prêtre martyr ;
- Valentin de Terni, décapité au même endroit ;
- Valentin de Rhétie, moine errant.
Trois saints, un seul marché.
La confusion n’est pas une erreur : c’est une stratégie.
Le commerce prospère mieux dans le brouillard que dans la clarté.
Quand Rome bénit, la planète s’exécute
En 495, Gélase Ier institue la fête.
En 1496, Alexandre VI la consacre officiellement.
Le reste du monde suit, sans discussion, des siècles plus tard.
Car l’histoire n’a jamais été écrite pour être comprise, mais pour être imposée.
Ironie cruelle : le pape venu d’Afrique est oublié, l’Afrique paie, et les multinationales encaissent.
L’amour à crédit
Le plus indécent n’est pas la fête, mais son caractère obligatoire.
Même ceux qui n’arrivent pas à payer le loyer se sentent sommés d’acheter roses, parfums, téléphones, dîners hors de prix.
Le message est clair :
« Si tu n’achètes pas, tu n’aimes pas. »
Ainsi, l’amour est devenu une preuve matérielle, et la pauvreté, une faute sentimentale.
Le moutonnier moderne : obéir sans comprendre
Qui ose poser des questions passe pour un aigri.
Qui refuse de célébrer est suspect.
Qui rappelle nos cultures est traité de rétrograde.
Le moutonnier contemporain ne cherche ni le sens ni l’origine.
Il suit la mode, poste des photos, imite les slogans, répète des gestes vides.
La réflexion est fatigante.
La consommation est confortable.
Et nous, les Bantu, figurants consentants
Nos sociétés ont aimé, fondé des familles, transmis des valeurs bien avant Rome, bien avant les papes, bien avant les cartes de vœux.
Mais aujourd’hui, nous avons troqué nos repères contre des vitrines importées.
Nous célébrons ce que nous ne comprenons pas, au nom d’une modernité qui nous appauvrit plus qu’elle ne nous élève.
L’amour ne se fête pas à date fixe
L’amour n’a jamais eu besoin d’un saint flou, d’une date imposée ni d’un ticket de caisse.
Ce qui détruit l’amour, ce n’est pas l’absence de cadeaux, mais la soumission à la mode.
Refuser le 14 février n’est pas un rejet de l’amour.
C’est peut-être le dernier acte de résistance contre sa marchandisation.
Car l’amour qu’on achète un jour par an se rembourse en frustrations et se solde en illusions
