SANTÉ POUR TOUS ? CHRONIQUE D’UN MIRAGE NATIONAL
De la promesse enivrante des années 80 à la triste réalité des années 2000, le slogan « Santé pour tous en l’an 2000 » est devenu une ironie nationale. Entre propagande, désillusion et mal-gouvernance, le Kamerun a vu son système de santé sombrer, pendant que les citoyens, eux, meurent à petit feu… ou s’automédiquent pour survivre.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Un slogan qui a fait rêver
À une époque pas si lointaine, les enfants chantaient dans les écoles, les radios diffusaient en boucle : « Santé pour tous avant l’an 2000.» Une prophétie nationale. On y croyait. Les plus optimistes voyaient déjà des hôpitaux ultramodernes, des soins gratuits, et des médecins aux quatre coins du pays.
Mais ce rêve s’est évaporé comme le nuage d’éther dans une salle d’opération sans électricité.: « Ils ont promis la santé pour tous, ils nous ont livré la mort pour chacun », lâche amèrement une mère en deuil à l’entrée de l’hôpital Laquintinie.
Les hôpitaux publics : temples du commerce morbide
Les centres de santé publics, jadis lieux de soulagement pour les démunis, sont devenus des espaces où seuls les plus riches peuvent survivre. Les consultations sont payantes, les médicaments introuvables ou hors de prix pour les nécessiteux, les urgences… non urgentes. « Ici, on ne soigne pas. On facture », glisse un infirmier,, en blouse fanée, à un malade qui se plaint de n’avoir pas été pris en.charge après payement.
L’accès aux soins est désormais un luxe. À l’hôpital général de Douala, un patient est mort, faute d’avoir pu verser une caution. À Ebolowa, une femme enceinte est décédée… dans la cour, en attendant son ticket de passage. A Douala, dame Koumatekel est décédée sur le parvis de l’hôpital, le ventre ouvert au scalpel par une autre femme pour en extirper deux fœtus.
Couverture santé universelle : autre slogan, même déception
Pour cacher le fiasco, un nouveau slogan est né : Couverture Santé Universelle (CSU). L’idée est noble. Mais sa mise en œuvre est nébuleuse. Des essais, des discours, des ateliers. Mais pour le patient en détresse, rien ne change.
La CSU, c’est comme un médicament périmé. On en parle, mais il ne soigne personne
Les cotisations annoncées ? Floues. Les garanties ? Inexistantes. Le personnel de santé lui-même doute. Certains n’ont jamais vu la moindre fiche de souscription. Pourtant, les communiqués officiels fleurissent.
Quand l’État recule, la rue avance : l’automédication en roi
Face à l’inaccessibilité des soins, la population se débrouille. Les rues regorgent de comprimés vendus à la sauvette, souvent périmés, sans notice. Les écorces, racines, décoctions aux noms exotiques font recette. Non par foi, mais par absence d’alternatives. « À quoi bon aller à l’hôpital pour mourir sans rien ? Mieux vaut mourir chez moi avec mes feuilles de ndolé », lâche une grand-mère rongée par le diabète à Mbalmayo.
Cette automédication massive, loin d’être anodine, tue à petit feu. Mais elle est devenue la seule « couverture santé universelle » pour des millions de Kamerunais.
Une santé malade de la gouvernance
Le mal ne vient pas des ressources. Il vient du système. Des détournements. De la mauvaise gestion. Des marchés fictifs d’équipements hospitaliers. Des budgets engloutis dans des promesses creuses.
Même les personnels soignants, sous-payés et démotivés, quittent le navire. Le désert médical avance, pendant que les ministres de la santé changent, sans jamais changer la santé des Kamerunais.
Que faire ?
Un pays qui ne soigne pas ses citoyens creuse sa propre tombe. Il n’y a ni développement, ni croissance, ni paix durable sans un système de santé solide, accessible et digne. La santé ne peut pas rester un slogan recyclé à chaque décennie pendant que les populations s’éteignent dans l’indifférence générale. Comme le disait un vieux proverbe africain : « Quand le malade commence à se soigner lui-même, c’est que le guérisseur est mort. »
Au Kamerun, le guérisseur – l’État – semble souffrir d’un mal incurable : l’indifférence. Il est temps de réanimer notre système de santé… avant qu’il n’atteigne sa phase terminale.
