LA JUSTICE AU BANC DE LA MÉMOIRE
Les 4 et 5 février 2026 auront marqué une séquence révélatrice dans la bataille mémorielle autour de Penka Michel. Entre audiences ajournées, décisions sous condition et procédures fantômes, la justice Kamerunaise s’est retrouvée face à une question plus large que le simple contentieux judiciaire : peut-on bâillonner la mémoire collective au nom d’un héritage controversé ?
Une chronique de HIlaire NGOUALEU HAMEKOUE
4 février : l’absence comme stratégie
L’audience du 4 février 2026, devant le Tribunal de Première Instance de Dschang, était consacrée à la citation directe initiée par Me Penka Michel contre un collectif d’accusés composé notamment de Voix Africa, Radio Bansoa, l’Association Kwemtche et le Pr Charles SOH.
Fait marquant : le plaignant, une fois de plus, était absent. Une absence devenue presque coutumière, compensée par la présence de son conseil. La juridiction, sans surprise, a renvoyé la cause au 4 mars 2026.
Pour les observateurs, ce renvoi interroge. Peut-on durablement saisir la justice pénale sans jamais affronter le débat contradictoire ? L’absence répétée du plaignant nourrit l’impression d’une procédure instrumentalisée, plus dissuasive que réellement contentieuse.
5 février : le cœur du bras de fer judiciaire
L’audience du 5 février, en revanche, était décisive. Elle portait sur la contestation de l’exécution de l’ordonnance de référé du 7 octobre 2025, par laquelle le juge du TPI de Dschang avait ordonné, à titre provisoire, l’interdiction de la diffusion d’éléments liés au documentaire « Penka Michel, toponymie controversée d’une circonscription administrative ».
Le débat était clair : les mesures ordonnées pouvaient-elles recevoir un début d’exécution ?
Le juge avait expressément conditionné la fin des effets de son ordonnance à l’issue de procédures pénales que les ayants droit de Penka Michel étaient censés engager contre les accusés. Or, à la date de cette ordonnance, aucune preuve de l’existence effective de telles procédures n’était produite.
Une procédure sans socle ?
C’est précisément ce vide procédural que le Pr Charles SOH et les autres défendeurs ont mis en avant. Comment justifier l’exécution de mesures restrictives de liberté — notamment d’expression et d’information — lorsque la condition même posée par le juge repose sur une hypothèse non démontrée ?
Face à cette argumentation, les ayants droit de Penka Michel ont choisi une autre voie : soulever l’irrecevabilité de l’action engagée par leurs contradicteurs.
Le juge de référé, prudent, a mis la cause en délibéré. La décision est attendue pour le 12 février 2026, date qui pourrait constituer un tournant majeur dans ce dossier.
Au-delà du prétoire : la mémoire en procès
Pour l’Association Kwemtche, l’enjeu dépasse largement les murs du tribunal. Il s’agit d’une lutte de vérité historique. Selon l’association, Penka Michel, ancien notable et adjoint au maire chargé de la sécurité sous l’administration de Maurice Delauney, chef de la région bamiléké, aurait posé des actes publics ayant entraîné de nombreuses victimes.
« On ne peut pas transformer un passé douloureux en hommage administratif sans débat, » martèle un membre de Kwemtche. Pour ces acteurs de la société civile, le fait qu’un arrondissement porte le nom d’un personnage aussi controversé relève moins de l’hommage que du déni.
Une pétition citoyenne circule d’ailleurs pour exiger le changement de nom de la circonscription administrative.
Quand la justice rencontre l’Histoire
Ce contentieux révèle une vérité essentielle : la justice ne peut durablement faire écran à la mémoire collective. Si les tribunaux sont compétents pour trancher des litiges, ils ne sauraient, par des ordonnances provisoires ou des procédures incertaines, confisquer le débat historique.
À Penka, comme ailleurs, la question n’est pas seulement de savoir qui a raison juridiquement, mais qui a le droit de poser des questions sur le passé. Et dans une société démocratique, ce droit ne devrait jamais être mis sous scellés
