Depuis 2019, le Kamerun s’est doté d’un outil législatif censé freiner les discours haineux fondés sur l’ethnie et la tribu. L’article 241 du Code pénal est clair, précis, et plutôt dissuasif. Mais il semble réservé… aux archives, parce qu’il menace les privilèges d’un système construit sur la division et la manipulation identitaire.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Depuis 2019, toute personne tenant un discours tribaliste est censée être punie conformément à la loi 2019/020 du 24 décembre 2019. En théorie, quiconque incite à la haine ethnique risque entre 1 et 2 ans de prison, et une amende allant jusqu’à un million de francs CFA. En théorie, toujours, nous avons des magistrats indépendants, des enquêteurs vigilants et une administration soucieuse de paix sociale.
Pourtant, il ne se passe pas un jour sans qu’un « patriote » autoproclamé ne traite tout un peuple de traître ou de voleur. Il ne se passe pas une semaine sans que des propos abjects ne circulent à l’antenne ou sur les réseaux sociaux, enflamment les passions, polarisent les communautés. Le tribalisme est devenu un outil de gouvernance. On ne cherche pas à éduquer le peuple, on le divise. On ne combat pas les injustices, on les maquille en rivalités ethniques.
Il s’exprime dans les débats politiques, dans les choix de recrutement, dans les concours, dans les discours électoraux. Il s’enracine dans les soupçons, les stéréotypes et la manipulation politique.
Mais depuis 2019, combien ont été poursuivis ? Combien de leaders d’opinion, communicants de partis, militants politiques, chroniqueurs à l’antenne, administrateurs de pages Facebook ou groupes WhatsApp ont été inquiétés pour avoir déversé leur venin ethnique ?
Aucun. Silence radio. Impunité totale.
Et quand certains osent dénoncer ce silence complice, on les taxe de semeurs de trouble. La loi, elle, reste muette, comme si elle attendait une autorisation spéciale pour fonctionner. Mais alors, à quoi sert-elle ? À menacer les opposants ? À faire joli dans les rapports aux bailleurs de fonds ? Ou simplement à se donner bonne conscience pendant que la République brûle ?
Sur les réseaux sociaux, c’est une guerre ethnique larvée permanente. À la radio ou à la télé, certains chroniqueurs rivalisent de perfidie pour attiser les tensions. Pourtant… aucun d’eux n’a encore vu l’ombre d’un juge.
Pourquoi cette inaction ? Serait-ce parce que ceux qui doivent appliquer la loi y trouvent un intérêt ? Ou bien parce que le tribalisme est parfois un outil de diversion politique bien pratique ? Ou alors, serait-ce une manière d’intimider certains groupes tout en protégeant d’autres ? La justice Kamerunaise aurait-elle deux vitesses ?
À ce rythme, il faudra bientôt ajouter un autre article au Code pénal : « Est puni d’une peine symbolique tout gouvernement qui vote des lois pour décorer les bibliothèques. » Car si l’article 241 n’est pas appliqué, alors ce n’est pas seulement la haine qui est encouragée, c’est l’impunité elle-même qui devient la règle. C’est la preuve que le système la redoute plus qu’il ne la respecte. Et si le tribalisme continue d’être alimenté au sommet pendant que la base s’entredéchire, alors que personne ne vienne parler de vivre-ensemble. Ce qu’on vit aujourd’hui, c’est le laisser-haïr.
