Les chiffres ont parfois la cruauté de dire ce que les discours officiels s’efforcent de cacher. Le rapport 2025 du Teamster Institute of Government place le Kamerun à des rangs peu enviables : 105e sur 120 pour la qualité de la gouvernance, 112e pour la solidité des institutions et dernier du classement mondial en matière d’influence internationale. Des résultats qui ne devraient surprendre personne tant la crise est visible dans le quotidien des populations. Mais une question demeure : comment un pays aussi riche en ressources et en potentiel en est-il arrivé à vivre au-dessus de ses moyens tout en s’appauvrissant ?
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Des chiffres qui racontent une histoire
Les classements internationaux ne sont jamais parfaits. Ils peuvent être discutés, contestés ou relativisés. Mais lorsqu’ils rejoignent ce que vivent les citoyens au quotidien, ils deviennent difficiles à ignorer.
Au Kamerun, les robinets sont souvent à sec. Les coupures d’électricité rythment la vie des ménages et des entreprises. Les routes se dégradent plus vite qu’elles ne sont entretenues. Les grands projets annoncés avec faste semblent condamnés à l’éternel recommencement.
Comme le disait l’économiste français Jean Fourastié : « La richesse d’une nation se mesure à sa capacité à préparer l’avenir. » Or, tout indique que nous peinons à préparer le nôtre.
Le cimetière des grands chantiers
L’exemple des infrastructures est particulièrement révélateur.
L’autoroute Douala-Yaoundé, lancée en 2014, a déjà englouti près de 700 milliards de francs CFA pour environ soixante kilomètres réalisés, soit à peine le tiers du projet initial.
L’autoroute reliant Nsimalen à Yaoundé, longue d’à peine douze kilomètres, a absorbé près de 400 milliards de francs CFA tout en restant inachevée.
À chaque projet correspond le même scénario : annonces spectaculaires, emprunts massifs, retards interminables, surcoûts vertigineux et résultats partiels.
Le problème n’est plus seulement celui du financement. Il est celui de la gouvernance des ressources mobilisées. Quand la dette finance le présent au lieu de construire l’avenir
La dette publique Kamerunaise avoisine aujourd’hui 14 500 milliards de francs CFA.
Dans l’absolu, s’endetter n’est pas une faute. Toutes les nations le font. La véritable question est de savoir ce que l’on fait de l’argent emprunté. Une dette devient productive lorsqu’elle finance des infrastructures, des usines, des barrages, des écoles ou des projets capables de créer de la richesse demain.
Elle devient dangereuse lorsqu’elle sert principalement à couvrir les dépenses courantes. Or, le gouvernement vient de suspendre les fonds destinés à l’entretien routier afin de faire face à des dépenses jugées prioritaires : salaires, pensions et remboursement de la dette.
Autrement dit, nous utilisons des ressources destinées à préserver notre patrimoine collectif pour simplement maintenir l’État à flot. C’est le comportement d’un ménage qui vendrait progressivement sa toiture pour payer ses factures d’électricité.
Le prix de l’absence de vision
Le plus inquiétant n’est pas l’état actuel des finances publiques. Le plus inquiétant est ce que nous léguons aux générations futures.
Une nation progresse lorsqu’elle transforme ses ressources présentes en opportunités futures.
Elle régresse lorsqu’elle consomme aujourd’hui ce qu’elle aurait dû transmettre demain.
Le Kamerun donne parfois l’impression d’un pays qui travaille davantage à gérer ses urgences qu’à construire son destin. Comme l’affirmait l’écrivain sénégalais Cheikh Hamidou Kane : « Une société qui ne prépare pas son avenir finit par subir celui des autres. »
La question que l’on refuse de poser : Le véritable débat n’est pas de savoir si le Kamerolun est riche ou pauvre. Le véritable débat est de savoir pourquoi tant de richesses produisent si peu de résultats visibles pour la majorité des citoyens.
Un pays peut survivre longtemps avec des routes dégradées, des coupures d’eau ou des délestages électriques. Il peut même continuer à emprunter pour masquer ses faiblesses.
Mais aucune nation ne peut durablement prospérer lorsqu’elle consomme son avenir pour financer son présent. Les générations qui nous succéderont ne nous demanderont pas combien nous avons emprunté.
Elles nous demanderont ce que nous avons construit avec cet argent.
Et c’est peut-être là que réside la plus grande inquiétude
