Dans une rare sortie empreinte de lucidité et de courage professionnel, Marion OBAM, présidente du SNJC, a dénoncé les traitements contradictoires réservés à l’affaire Martinez Zogo par certains médias Kamerunais. Une prise de parole salutaire dans un contexte où le journalisme semble parfois avoir troqué la recherche des faits contre les logiques de camps et les passions partisanes.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Le même procès, plusieurs “vérités”
« Comment des journalistes, assis dans la même salle, écoutant les mêmes témoins et les mêmes magistrats, peuvent-ils produire des articles aussi diamétralement opposés ? »
La question posée par le leader syndical est lourde de sens. Elle dépasse largement le simple cadre du procès Martinez Zogo. Elle interroge l’état même du journalisme Kamerunais.
Depuis l’ouverture de cette affaire, certains comptes-rendus de presse donnent l’impression que chaque média suit son propre scénario. Ici, un accusé devient déjà coupable avant jugement ; là-bas, il est présenté comme victime d’un complot. Ailleurs encore, les audiences sont racontées comme des épisodes de télénovela, avec leurs héros, leurs méchants et leurs intrigues.
Le plus troublant est que tout cela se passe dans une même salle d’audience, devant les mêmes faits et les mêmes déclarations. Le problème n’est donc plus l’accès à l’information. Le problème est devenu le traitement volontairement orienté de cette information.
Quand le journalisme abandonne les faits
« Le premier devoir envers le public est l’EXACTITUDE et l’IMPARTIALITÉ. »
Dans les écoles sérieuses de journalisme, cette phrase relève presque du catéchisme professionnel. Pourtant, dans notre environnement médiatique, elle semble désormais révolutionnaire.
Le journalisme n’est pas censé être une armée numérique au service des clans. Il n’est pas un tribunal parallèle chargé de condamner ou d’absoudre avant la justice. Sa mission est simple : établir les faits, les vérifier et les restituer honnêtement au public.
Mais au Kamerun, beaucoup ont remplacé la rigueur par le militantisme déguisé. Certains médias ne cherchent plus à informer ; ils cherchent à influencer. On ne rapporte plus ce qui s’est passé. On rapporte ce qui arrange son camp. Le drame est que cette dérive finit par tuer la confiance du public. Lorsque le citoyen constate que chaque journal possède sa propre “vérité”, il cesse progressivement de croire tout le monde.
Et une société qui ne croit plus en son information devient extrêmement vulnérable aux manipulations.
Martinez Zogo mérite mieux que les guerres de propagande « Le peuple camerounais n’a pas besoin de propagande, de règlements de comptes par médias interposés ou de sensationnalisme. »
Cette phrase de Marion OBAM devrait être affichée dans toutes les rédactions du pays.
Car derrière le vacarme médiatique, il y a tout de même un homme assassiné dans des circonstances atroces. Il y a une famille meurtrie. Il y a une nation choquée. Et il y a surtout une quête de vérité judiciaire qui mérite sérénité et professionnalisme.
Transformer cette affaire en bataille de récits est une insulte à la mémoire de Martinez Zogo lui-même. Le plus ironique est que la victime était journaliste. Et voilà que même après sa mort, certains utilisent son affaire non pour éclairer l’opinion, mais pour régler des comptes idéologiques, économiques ou politiques.
À ce rythme, le procès risque de devenir secondaire derrière le spectacle médiatique qu’il génère. Une presse sans éthique fabrique une société sans repères
Le Kamerun a besoin de journalistes courageux, pas de journalistes alignés. Il a besoin de professionnels capables de résister à l’argent, aux amitiés, aux appartenances communautaires et aux consignes politiques. La vérité journalistique ne consiste pas à défendre ses proches ou à détruire ses adversaires. Elle consiste à respecter les faits, même lorsqu’ils dérangent son propre camp.
Car lorsqu’une presse cesse d’être fidèle aux faits, elle cesse d’éclairer la société. Elle devient simplement un acteur supplémentaire de la confusion nationale.
Et dans un pays déjà fragilisé par la méfiance généralisée, jouer avec la vérité est peut-être l’une des formes les plus dangereuses d’irresponsabilité collective.
