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QUAND L’AMOUR DEVIENT UN CHAMP DE BATAILLE ETHNIQUE

Le Kamerun traverse un moment d’extrême fragilité morale. À chaque controverse, le débat quitte le terrain des faits, du droit et de l’éthique pour sombrer dans l’ethnicisation systématique des acteurs. L’affaire dite Belka Tobie – Marie-Madeleine Jouchouang n’est pas qu’un conflit de couple exposé sur la place publique : elle est devenue le révélateur brutal d’un mal profond, la haine tribale banalisée et assumée.

Une histoire intime prise en otage par la meute

Pendant près de trente ans, Belka Tobie et Marie-Madeleine Jouchouang ont partagé une vie commune, selon des conventions librement établies. Avant leur rencontre, chacun avait un passé, des enfants, des blessures. Ils les ont acceptés, intégrés, assumés.
Belka Tobie a toujours présenté Marie-Madeleine comme sa femme, mieux encore, comme la mère de tous ses enfants. Dans une émission portrait largement relayée, il déclarait sans détour :
« Marie-Madeleine est la meilleure chance de ma vie. Elle s’occupe de la maison, des enfants, de moi et même de mes parents. »
Elle, en retour, décrivait un mari attentionné, présent, investi. Rien qui distingue ce couple de milliers d’autres unions formelles ou non, bâties sur des compromis, des sacrifices et une confiance réciproque.
Mais à la première tempête, tout s’effondre… et surtout, tout dérape.

Du conflit conjugal à la guerre ethnique

Très vite, les véritables questions — amour, confiance, concubinage abusé, protection juridique, patrimoine, responsabilités — sont reléguées à l’arrière-plan. Le débat bascule ailleurs. Sur un terrain bien connu, trop connu : l’ethnie.
La toile s’enflamme. Les procureurs improvisés ne s’interrogent plus sur les faits, mais sur les origines :
— Qui est Bassa’a ?
— Qui est Bamiléké ?
— Qui a “exploité” qui ?
Et le verdict tombe, non pas selon le droit ou la morale, mais selon l’appartenance communautaire.
« C’est le Bassa’a qui a trompé et exploité la Bamiléké. »
« Non, c’est la Bamiléké qui veut arracher le patrimoine familial des Bassa’a. »
« Elle a fait élever ses enfants Mbouda par un homme qui n’était pas le leur. »
« Le gigolo Bassa’a a trompé une idiote Bamileke qui dilapidé les biens familiaux pour plaire à un ingrat. »
La meute est lâchée. Les stéréotypes remplacent les faits. La haine tient lieu d’argumentaire.

La faillite morale de l’espace public

Ce qui glace le sang, ce n’est pas seulement la violence des propos. C’est leur banalisation. Insulter, essentialiser, réduire un individu à son groupe ethnique est devenu acceptable, voire applaudi.
Plus grave encore : ceux qui devraient intervenir se taisent.
Les autorités chargées de la cohésion nationale brillent par leur absence.
Les plateformes laissent prospérer les discours de haine.
Les leaders d’opinion, souvent prompts à donner des leçons, regardent ailleurs.
Comme si l’on avait collectivement admis que le Kamerun pouvait continuer à se fracturer sans conséquence.

Une affaire privée, un mal public

Qu’on le veuille ou non, l’affaire Belka – Jouchouang est d’abord une affaire privée. Elle mérite, si nécessaire, d’être tranchée par le droit, et non par les claviers enragés.
Mais elle révèle un mal bien plus grave : l’incapacité croissante des Kamerunais à débattre sans haïr, à juger sans ethniciser, à critiquer sans déshumaniser.
Aujourd’hui, ce sont Belka et Marie-Madeleine.
Demain, ce sera n’importe qui d’autre.
Et après-demain, ce sera le pays tout entier qui en paiera le prix.

L’ethnie remplace la raison, la nation vacille

Un couple peut se séparer. Un patrimoine peut être disputé. Une histoire peut mal finir.
Mais lorsqu’un peuple commence à régler ses différends à coups d’ethnies, ce n’est plus une crise conjugale : c’est une alerte nationale.
Le Kamerun ne se détruira pas par manque de ressources, mais par excès de haine tolérée.

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