LE GRAND VOL CIRCULAIRE
Il y a vingt ans, un rapace judiciaire fendait le ciel Kamerunais. Il promettait de nettoyer les écuries d’Augias d’un État miné par les détournements et l’impunité. Le peuple, incrédule, regardait enfin la justice frapper là où, croyait-on, elle n’oserait jamais poser la main. Mais deux décennies plus tard, une question revient, tenace : l’oiseau a-t-il vraiment chassé la proie… ou simplement changé de perchoir ?
Une chronique de HIlaire NGOUALEU HAMEKOUE
Quand l’impensable devint possible
Au milieu des années 2000, la rumeur était devenue vérité nationale : les caisses publiques saignaient. Les détournements atteignaient des sommets indécents. Certains, par zèle ou par naïveté, assuraient que le chef ignorait tout.
Puis vint l’heure des arrestations. L’opération prit des allures de séisme. Des ministres, des directeurs généraux, des barons du système tombèrent. La justice, cette fois, semblait ne plus trembler.
« Nul n’est au-dessus de la loi », répétait-on.
Des figures autrefois intouchables goûtèrent aux geôles. D’autres prirent la fuite. Le message était clair : la fête était finie.
Le temps de la sidération… puis de l’habitude
Mais au Kamerun, le temps a la mémoire courte et les systèmes ont la peau dure. Lentement, presque imperceptiblement, les pratiques reprirent.
Les scandales s’empilèrent. Les fonds destinés à la riposte contre la pandémie de COVID-19 furent éclaboussés par des soupçons massifs. Les milliards injectés dans l’organisation de la Coupe d’Afrique des Nations 2021 soulevèrent eux aussi interrogations et indignations.
Et comble du paradoxe : certains gestionnaires incriminés furent décorés. Oui, décorés.
Le peuple, lui, observait. En silence d’abord. Puis avec ironie.
« On emprisonne d’une main et on honore de l’autre », soupire un commerçant de Douala.
Vingt ans après : à quoi a servi le choc ?
Aujourd’hui, les premières grandes figures condamnées commencent à sortir de prison. Certaines réapparaissent dans l’espace public. D’autres battent campagne, affichant une loyauté renouvelée envers le régime.
Et la question fuse, brutale :
Où est l’argent ?
Les fonds supposément détournés ont-ils été restitués ?
Les infrastructures promises ont-elles vu le jour ?
Les hôpitaux manquaient-ils encore d’équipements ?
Le contribuable, lui, a payé deux fois :
— une première fois par le détournement ;
— une seconde fois en finançant, pendant vingt ans, l’incarcération des condamnés.
La justice a puni des hommes.
Mais a-t-elle réparé le tort causé à la nation ?
La lutte contre la corruption ne peut être un spectacle
Une opération coup-de-poing impressionne. Elle rassure. Elle donne l’illusion du sursaut moral.
Mais une véritable politique anticorruption exige plus :
- la restitution systématique des avoirs ;
- la transparence budgétaire;
- l’indépendance réelle de la justice ;
- et surtout, l’égalité de traitement.
Sans cela, la répression ressemble à une mise en scène.
Un État fort ne se contente pas d’arrêter. Il transforme. Il prévient. Il répare.
La morale d’un oiseau
Un épervier peut fondre sur sa proie avec une précision redoutable. Mais s’il ne nettoie pas le champ, d’autres rongeurs reviendront.
Vingt ans après, le Kamerun ne peut se satisfaire de symboles. La lutte contre la corruption ne doit pas être cyclique, sélective ou circonstancielle. Elle doit être structurelle.
Car ce n’est pas la peur de la prison qui assainit durablement un pays.
C’est la certitude que l’argent public est sacré — et qu’il reviendra toujours au peuple
