ANICET GEORGES EKANE : HÉROS, MARTYR, ET CIBLE JUSQU’À LA FIN
On le traite de martyr, on l’appelle héros, mais c’est à sa mort que les louanges se multiplient. Anicet Georges Ekane, figure de proue du nationalisme Kamerunais, vient de s’éteindre dans des conditions tragiques. Incarcéré malgré son état critique, il est mort en détention, victime d’un régime qui l’a combattu toute sa vie… et que certains prétendent aujourd’hui honorer. Ironie ? Cynisme ? Non. Simple hypocrisie d’un pays où même la vertu est saluée par la duplicité.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Un insoumis dérangeant
C’est le 19 février 1990 qu’Anicet Ekane
choisit de briser le silence imposé. À l’époque, réclamer la fin du parti unique tenait du suicide politique. Il l’a fait, au nom d’un idéal, et par discipline pour l’UPC, son parti, juste avec une idée
Et pourtant, loin d’être acclamé, il fut voué aux gémonies. Les partisans du statu quo, paniqués, ont organisé des marches contre “le multipartisme précipité”, certains prélats ont même tenu des messes pour conjurer le « mal » démocratique qu’il incarnait. L’homme dérangeait autant par ses idées que par sa constance.
Une mémoire salie, une vie trahie
Accusé d’être tantôt un agent double, tantôt indic, tantôt un traître à la cause, Ekane a vécu sous suspicion. Pourtant, c’est lui qui a alerté sur les dérives du système bien avant que les autres ne trouvent la voie du nationalisme “modéré”. Il est resté fidèle à sa ligne : défendre la souveraineté populaire et l’unité véritable du pays.
Quand il a apporté son soutien à Maurice Kamto, puis plus tard à Issa Tchiroma, ce fut relativement perçu, parfois comme une trahison, y compris parmi ceux qui se disent progressistes. Mais le combat d’Ekane n’a jamais été un jeu de popularité. Il croyait à la stratégie politique, pas à la posture médiatique.
Mort programmée, hommage programmé ?
Incarcéré dans des conditions inhumaines malgré son âge avancé et une maladie respiratoire sévère, privé de son extracteur d’oxygène vital, Anicet Ekane meurt à 74 ans. La réaction des autorités est glaciale. Un communiqué militaire tente d’enrober l’affaire dans un langage bureaucratique.
Mais c’est dans l’espace public que le scandale prend un autre tournant. Une milice numérique, sans visage mais bien alimentée, se déchaîne pour salir la mémoire du défunt, allant jusqu’à lier sa mort à un complot tribal. Ceux qui l’ont nié vivant veulent encore l’effacer mort.
Quand le vice rend hommage à la vertu
Et pendant que la cyber-milice salit sa mémoire avec une violence inqualifiable, que fait l’État ? Rien. Comme d’habitude. Mais dans les rues, dans les cœurs, dans les consciences, une vérité monte : Ekane est tombé, mais il n’a pas été vaincu.
“Tous les morts sont braves” : vraiment ?
« Tous les morts sont de braves gens », dit le dicton. Mais à condition qu’ils soient d’abord respectés de leur vivant. Or, la manière dont Anicet Georges Ekane a été traité, jusqu’à son dernier souffle, rappelle que dans ce pays, on préfère encenser les morts plutôt que soutenir les vivants.
Les bourreaux d’hier sont les pleureurs d’aujourd’hui. Ils tweetent, postent, publient, mais n’ont jamais levé le petit doigt pour défendre cet homme quand il souffrait.
Le sommet de l’indécence est atteint lorsqu’un certain Yebga, figure du régime, s’érige en orateur funèbre. Lui, l’homme du silence complice, celui qui n’a jamais dénoncé les conditions inhumaines de détention d’Ekane, se fend d’un vibrant hommage. Il loue “l’engagement patriotique” du défunt, parle de “perte pour la République”.
Mais qu’a-t-il fait quand Ekane devant le conseil constitutionnel lui rappelait bien de choses ? Où était-il quand la famille d’Ekane suppliait qu’on lui restitue son appareil médical ? Où était-il quand la justice, qui devait le protéger, l’a jeté dans un cachot sans humanité ? Cet hommage est un crachat déguisé en couronne.
Comme le dit Saint-Just : “Le peuple n’a pas besoin de flatteries, mais de justice.”
Ce n’est pas la première fois qu’un homme politique est brisé par l’appareil d’État, avec l’assentiment tacite d’une partie de l’opinion. L’UPC et ses dirigeants le vivent au quotidien. Michel Ndoh, Samuel Mack-kit, Moukoko Priso, Victor Kamga… Le fil conducteur, c’est l’écrasement de toute pensée libre et autonome.
Que chacun choisisse son camp
Georges Anicet Ekane n’aura jamais été un homme facile. Ni à acheter, ni à dompter. Il était un caillou dans la chaussure d’un système bien huilé pour écraser. Sa mort, fruit d’une froide logique répressive, n’est pas qu’un drame personnel — elle est une alerte nationale.
Dans un pays qui tue ses penseurs pour ensuite pleurer sur leurs tombes, il ne suffit plus de se taire. Le silence est complicité. Il est temps que chacun choisisse
Parce qu’un peuple qui trahit ses héros n’échappe pas à sa propre trahison.
Le Kamerun a perdu un combattant. Mais peut-être a-t-il, dans sa mort, offert à ce peuple anesthésié le choc de conscience qu’il n’avait pas su provoquer vivant.
N’en déplaise…
