QUAND LE SILENCE DE LA PRESSE DEVIENT COMPLICE
L’incarcération de notre confrère Brand Kamga, journaliste à NAJA TV, à la prison centrale de Kondengui depuis quelques jours, a provoqué une onde de choc feutrée dans le milieu de la presse Kamerunaise. Feutrée, parce que les indignations sont surtout privées, les communiqués quasi inexistants, et la solidarité institutionnelle aux abonnés absents. Mais au-delà de l’émotion, cette affaire pose une question plus grave : comment une procédure aussi délicate, vieille d’un an, surgit-elle soudainement dans l’espace public au moment précis où un journaliste est jeté en prison ?
Une chronique de HIlaire NGOUALEU HAMEKOUE
Une affaire floue qui devient brutale
Tous les récits reçus jusqu’ici — ceux des avocats, de notre confrère lui-même, et de ses différentes sources — ne font qu’épaissir le brouillard.
On parle d’abord d’une affaire d’escroquerie.
Puis surgit la qualification d’enlèvement.
Ensuite, on évoque une simple audition.
Et au bout du tunnel, une détention provisoire à Kondengui.
Comment passe-t-on d’un litige supposé à une accusation criminelle lourde, sans que l’opinion, la corporation ou même certaines rédactions n’en sachent rien ?
« J’ai répondu à une convocation. Je ne me suis jamais caché. Je ne comprends pas comment je me retrouve ici aujourd’hui », aurait confié Brand Kamga à ses proches.
Ce glissement sémantique et judiciaire n’est pas anodin. Il alimente l’idée troublante que le droit devient parfois une matière extensible, modelée au gré des rapports de force.
Pourquoi maintenant ? Pourquoi dans le noir ?
Cette affaire traînerait depuis près d’un an.
Pourquoi n’émerge-t-elle publiquement qu’au moment de l’incarcération du journaliste ?
Pourquoi aucune alerte, aucun débat, aucune mise en garde préalable ?
« Une procédure normale ne surgit pas comme un coup de tonnerre administratif », glisse un avocat proche du dossier.
Ce timing donne l’impression d’un piège refermé lentement, puis brutalement. Et dans un pays où les journalistes sont déjà sous pression, ce genre de scénario inquiète bien au-delà du cas individuel.
Une justice qui parle bas, une presse qui se tait fort
Face à cette confusion, une autre réalité choque : le silence assourdissant de nos patrons de presse.
Pas un communiqué digne de ce nom.
Pas une conférence de presse collective.
Pas même un tweet de principe.
Comme si l’incarcération d’un journaliste relevait d’un fait divers privé.
« Aujourd’hui, c’est Brand. Demain, ce sera qui ? » murmure un journaliste off the record.
Ce mutisme n’est pas seulement de la lâcheté.
Il ressemble dangereusement à une stratégie de protection des intérêts patronaux : ne pas froisser le pouvoir judiciaire, ne pas attirer l’attention, ne pas compromettre des marchés publicitaires, ne pas perdre des accréditations.
Le SNJC : vingt-trois ans de combat dans l’indifférence
Depuis sa création en 2002, le Syndicat national des journalistes du Cameroun (SNJC) se bat pour instaurer un esprit grégaire, une culture de solidarité et de défense collective chez les travailleurs des médias.
Vingt-trois ans de pédagogie syndicale.
Vingt-trois ans d’appels à l’unité.
Vingt-trois ans de mises en garde.
En vain, ou presque.
Beaucoup de journalistes refusent toujours de se syndiquer, méprisent les structures collectives, se tiennent à distance des combats corporatistes, préférant des stratégies individuelles de survie.
« On ne peut pas refuser toute organisation collective et réclamer la solidarité au moment du naufrage », confie un journaliste syndiqué de Maroua.
Des patrons prédateurs, pas des protecteurs
Il faut cesser de tourner autour du pot : dans bien des rédactions Kamerunaises, les patrons ne se comportent pas comme des chefs d’entreprise responsables, mais comme des prédateurs sociaux.
Ils exploitent la précarité des journalistes.
Ils imposent des contrats verbaux.
Ils retardent ou suppriment les salaires.
Ils licencient sans procédure.
Et surtout, ils combattent férocement toute tentative de syndicalisation.
Ceux qui osent parler de SNJC, de délégués du personnel ou de droits sociaux sont marginalisés, mis au placard ou poussés vers la sortie.
Mais lorsque leurs journalistes sont arrêtés, poursuivis ou incarcérés, ces mêmes patrons deviennent subitement muets.
Pas d’avocat mobilisé.
Pas de soutien financier à la famille.
Pas de sortie publique.
Rien.
Comme si le journaliste cessait d’exister dès qu’il devient un problème.
Solidarité professionnelle : un slogan creux ?
La profession aime invoquer la solidarité. Mais elle disparaît dès que le dossier devient juridiquement complexe, politiquement sensible ou économiquement risqué.
On attend que la tempête passe.
On espère ne pas être le prochain.
Or, l’histoire de la presse Kamerunaise montre une constante :
quand un journaliste tombe dans l’indifférence générale, le métier tout entier recule.
La pédagogie de l’affaire
L’affaire Brand Kamga n’est pas seulement une affaire judiciaire.
C’est un test collectif.
Un test pour la justice, qui doit dire le droit clairement, sans zones grises ni glissements de qualifications.
Un test pour les patrons de presse, sommés de répondre à une question simple :
à quoi servez-vous, sinon à encaisser les profits et abandonner vos employés quand ils tombent ?
Un test pour les journalistes eux-mêmes, qui doivent enfin comprendre que refuser de s’organiser, c’est accepter d’être broyés un par un.
Aujourd’hui, Brand est à Kondengui.
Mais si le silence, la peur et l’individualisme continuent, demain, ce sera la crédibilité même de la profession qui sera en détention provisoire.
