QUAND LA RUE OBLIGE LE PALAIS À REFLECHIR
Lancée dans un bras de fer contre les contestataires des résultats électoraux, l’administration a fini par entendre – à défaut d’écouter – l’écho des villes mortes. À la manœuvre, un gouvernement réuni en urgence pour « sauver » le secteur du transport, asphyxié depuis plusieurs semaines. Mieux vaut tard que jamais ? Oui, mais à quel prix ? Et pour combien de temps ?
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Une réunion, enfin !
Le 1er novembre 2025 restera une date insolite dans les annales de la gouvernance à réaction du Kamerun. Le Premier ministre, entouré d’une vingtaine de membres du gouvernement, a présidé une réunion consacrée à la crise dans le transport des marchandises. À l’origine : les villes mortes déclenchées par les contestataires du scrutin présidentiel, qui ont paralysé le ravitaillement dans les grandes villes.
Un plan d’action a été retenu : les convois de marchandises seront désormais escortés. Le ministère des Transports et les acteurs du secteur se sont mis d’accord. Le gouvernement, rattrapé par l’urgence alimentaire, daigne enfin traiter une question posée depuis des années.
La rue, nouveau Parlement populaire ?
À quoi les syndicats, associations de consommateurs et autres commissions mixtes n’ont pu aboutir, la pression populaire vient de forcer une ébauche de solution. Comme dirait l’autre : « Quand les tambours de la rue battent, même les sourds finissent par danser. »
Mais ce succès inattendu des villes mortes rappelle un fait fondamental : le peuple a du pouvoir, même quand on l’ignore. En forçant l’État à agir, les manifestants posent une question majeure : faut-il toujours passer par le chaos pour que le régime écoute ? Le silence qui a précédé cette décision était-il de l’indifférence ou de l’incompétence ?
Une solution cosmétique ?
Mettre les camions sous escorte ? C’est peut-être une parade, mais pas une politique durable.
D’abord, les coûts : d’où viendront les moyens logistiques, le carburant et les effectifs pour mobiliser une escorte efficace sur des milliers de kilomètres ? Ensuite, que fera-t-on des véhicules en panne ? Suspendra-t-on le convoi ou abandonnera-t-on le maillon faible ?
Enfin, cette solution ne s’attaque à aucune cause structurelle : routes dégradées, tracasseries administratives, racket policier, surcharge illégale, monopole logistique, etc. On a donc juste repeint la façade pendant que les fondations s’effritent.
Quand le peuple gouverne malgré lui
« Le malheur, c’est parfois la seule lumière à laquelle les puissants acceptent de lire la colère des peuples. » Le gouvernement vient de reconnaître – à demi-mot – que la rue pose les bonnes questions. Mais saura-t-il aller au-delà de l’urgence ? Rien n’est moins sûr dans un pays où l’on préfère toujours panser que penser.
Le Kamerun n’a pas besoin d’escortes militaires, mais d’une escorte politique vers la responsabilité, la réforme, et surtout, la vérité.
