CALENDRIER CONFISQUÉ, DÉMOCRATIE SUSPENDUE
Au Kamerun, le temps politique n’obéit plus aux exigences démocratiques, mais à la volonté d’un centre de décision opaque. Entre silences calculés, annonces différées et ajustements inexpliqués, la gestion du calendrier électoral devient un instrument de pouvoir. Une stratégie discrète, mais redoutablement efficace.
Une chronique de HIlaire NGOUALEU HAMEKOUE
Le temps comme outil de domination
Il ne s’agit plus simplement de gouverner, mais de maîtriser le rythme même de la vie politique. En contrôlant le calendrier, le pouvoir contrôle l’anticipation, désoriente l’opposition et installe une incertitude permanente dans l’opinion. La démocratie, elle, suppose la prévisibilité ; le système en place, lui, prospère dans le flou.
« Retarder, c’est déjà décider », confiait un observateur averti. Car chaque silence institutionnel agit comme une décision implicite, chaque attente prolongée comme une manœuvre politique. L’agenda devient ainsi une arme silencieuse.
Présidentielle 2025 : fissures et recompositions
L’élection présidentielle d’octobre 2025 n’a pas seulement été un moment électoral ; elle a révélé des lignes de fracture. Certains alliés d’hier ont pris leurs distances, pendant que de nouveaux soutiens, parfois opportunistes, ont rejoint la mouvance au pouvoir.
Dans ce jeu de repositionnement, le gouvernement dirigé par Joseph Dion Ngute depuis 2019 apparaît aujourd’hui fragilisé, affaibli par des départs et des disparitions. Une équipe en sursis, suspendue à une décision présidentielle annoncée… mais toujours attendue.
L’attente comme stratégie politique
Le 31 décembre 2025, le chef de l’État promettait la formation d’un nouveau gouvernement « dans un proche avenir ». Trois mois plus tard, le silence persiste. Ni clarification, ni calendrier précis. Le flou devient la norme.
Plus troublant encore, le 10 février 2026, un « léger réajustement » du calendrier électoral est annoncé, invoquant de « contraintes impérieuses » jamais explicitées. Une formule vague, presque rituelle, qui nourrit davantage les interrogations qu’elle n’apporte de réponses.
« Gouverner par l’imprécision, c’est éviter de rendre des comptes », analyse un politologue. En entretenant l’attente, le pouvoir désamorce les critiques immédiates et garde la main sur le tempo.
Une démocratie à contretemps
Ce pilotage unilatéral du calendrier pose une question fondamentale : peut-on encore parler de compétition démocratique lorsque les règles du temps sont fixées sans concertation ni transparence ?
L’opposition peine à se projeter, la société civile s’essouffle, et les citoyens, eux, oscillent entre résignation et désintérêt. À force d’être suspendue, la parole publique perd de sa crédibilité.
La démocratie ne meurt pas toujours dans le fracas ; elle s’étiole parfois dans l’attente.
Le nécessaire dialogue inclusif
Tant que le calendrier politique restera une propriété exclusive du pouvoir, l’alternance demeurera une hypothèse lointaine. Car au-delà des urnes, c’est le contrôle du temps qui décide de tout. Réapprendre à exiger des échéances claires, c’est déjà reconquérir un morceau de souveraineté citoyenne.
