LE PEUPLE KAMERUNAIS, CE HÉROS NAÏF SACRIFIÉ
Depuis des années, le peuple Kamerunais oscille entre espoirs trahis et mobilisations sacrifiées. Promesses électorales non tenues, répression des protestations, flambée des prix après les appels à la résistance : à force d’être convoqué, utilisé puis abandonné, il commence à se demander s’il n’est pas simplement le dindon d’une farce politique qui dure depuis trop longtemps. Portrait d’un peuple à bout, lucide… et dangereux pour ceux qui continuent de le sous-estimer.
Une chronique satirique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
L’électeur sacrifié
« Le peuple ne choisit pas, il est choisi. »
En 2025 comme en 2018, le scénario est connu. Avant le scrutin, deux tiers des citoyens avaient réclamé une refonte du système électoral : organe électoral indépendant, fichier crédible, justice électorale neutre. Ils ont crié dans le vide. Le silence de l’État fut leur seule réponse.
Résultat ? Ils ont boycotté. Non par paresse, mais par lucidité. Ils avaient compris que dans ce jeu pipé, le bulletin ne pèse pas plus lourd qu’un ticket de bus.
Le tiers qui a voté, lui, a espéré. Il s’est levé tôt, a bravé la pluie, a glissé son espoir dans l’urne. Et a vu, une fois encore, le fleuve de l’alternance être détourné vers le marigot du statu quo.
Le manifestant abandonné
« On lui a promis de marcher avec lui. Il a marché seul. »
On lui a dit ensuite : « La rue corrigera les urnes ! » Le peuple a cru. Il est descendu. Il a levé les mains, brandi des pancartes, scandé la République.
On lui a tiré dessus. On l’a arrêté. On l’a abandonné.
Des centaines ont été embastillés, d’autres sont portés disparus. Pendant ce temps, ceux qui l’avaient appelé à la rue ont pris de la distance. « Nous condamnons les violences », ont-ils dit. Mais de quelles violences parlait-on ?
Le consommateur trahi
« Trois jours de silence, et au réveil, les prix avaient crié plus fort. »
On lui a proposé les « villes mortes ». Geste fort, disait-on. Alors, pendant trois jours, le peuple s’est tu. Il a fermé boutique, vidé les rues, suspendu son quotidien. Sacrifice consenti. Résistance passive.
Mais à la fin, les prix des denrées ont ressuscité plus vite que la démocratie. Pendant que le peuple s’abstenait, les commerçants s’activaient, et les profiteurs prospéraient.
Le dindon lucide
« Ce peuple est-il le complice de ses propres bourreaux ? »
Il commence à douter. De tout. De lui d’abord. Des politiques ensuite. Et du pays, enfin. Il se demande si son destin n’est pas de toujours voter, marcher, souffrir… pour rien.
Les politiques, eux, recyclent l’espoir comme on recycle les slogans.
– « Ce n’était pas le bon moment. »
– « Ce n’était pas le bon candidat. »
– « Ce n’était pas la bonne stratégie. »
Et pourtant, le peuple revient. Toujours. Comme un ex fidèle à la gifle. Il critique le régime, mais il acclame ses bourreaux quand ils passent dans son quartier. Syndrome de Stockholm en version tropicale.
Et maintenant ?
« À force d’être déçu, le peuple ne croit plus. À force de ne plus croire, il devient dangereux. »
Car un peuple qui n’espère plus est un peuple qui n’attend plus l’heure du changement… il la fabrique.
Et ce jour-là, il ne demandera plus la permission. Il ne boycottera pas, ne manifestera pas. Il ne fera pas grève. Il cassera, il renversera, il règlera les comptes. En silence, ou dans le fracas.
Le peuple Kamerunais n’est pas bête. Il est patient. Trop. Et ceux qui prennent sa patience pour de la résignation pourraient bien un jour s’en mordre les urnes.
