À chaque moment critique de la vie nationale, un vieux démon ressurgit : le tribalisme. Et plus spécifiquement, un bouc émissaire désigné : le Bamiléké. Simple préjugé populaire ou stratégie de pouvoir bien huilée ? Il est temps de regarder cette réalité en face, sans fard ni faux-semblants.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Oui, le sentiment anti-bamiléké existe bel et bien au Kamerun. Il a été théorisé en mars 1960 par le colonel colon Jean Lamberton qui écrivait : << Le Cameroun s’engage sur les chemins de l’indépendance avec, dans sa chaussure, un caillou bien gênant. Ce caillou, c’est la présence d’une minorité ethnique : les Bamiléké , en proie à des convulsions dont l’origine ni les causes ne sont claires pour personne.>> Il suffit d’écouter les discours de comptoir, les messages distillés sur les réseaux sociaux, ou encore les sorties à peine voilées de certains responsables politiques. Le nier serait faire preuve de cécité intellectuelle ou d’une mauvaise foi militante. Mais la vraie question n’est pas tant de savoir si ce sentiment existe, que de comprendre pourquoi il est si bien entretenu.
Car à y regarder de plus près, ce n’est pas un rejet naturel ou culturel : c’est un outil politique. Une stratégie éprouvée de division de la base populaire, de fragmentation des forces sociales, de distraction généralisée.
Pendant qu’on regarde de travers le voisin à cause de son patronyme ou de ses origines régionales, on oublie de regarder en haut. On ne voit plus l’élite prédatrice, elle-même composée de toutes les ethnies, tous unis dans une même solidarité : celle de leurs intérêts.
Car soyons honnêtes : le tribalisme ne réside pas dans les villages. Il réside dans les salons feutrés du pouvoir, où on manipule les origines pour calmer les frustrations économiques, sociales et politiques.
D’ailleurs, quand on évoque le “tribalisme du pouvoir”, on l’illustre souvent par une domination d’un groupe. Mais quelle est la réalité ? Le pouvoir Kamerunais, dans sa configuration actuelle, n’exclut pas. Il inclut, en saupoudrant. L’essentiel étant d’être loyal au système, pas à son peuple. Le président du Sénat, le numéro d’eux du pays, censé assumer l’intérim en cas de vacance est Bamiléké. Le secrétaire général du RDPC, parti au pouvoir, aussi. D’autres, ailleurs, occupent des postes de premier plan. Et alors ? Est-ce que cela change quelque chose au quotidien du Bamiléké lambda ? Ou même de n’importe quel autre Kamerunais lambda ?
Autre point de confusion soigneusement entretenu : qui sont “les Bamiléké” ? Parlent-ils une seule langue ? Ont-ils un seul roi ? Une seule culture ? Même pas. Ce terme, inventé sous l’administration coloniale, regroupe artificiellement plusieurs peuples. Et pourtant, dans l’imaginaire national, “le Bamiléké” est devenu une figure homogène, fantasmatique, tantôt commerçant rusé, tantôt conspirateur silencieux, toujours coupable potentiel.
Le tribalisme est donc une diversion. Et la haine anti-bamiléké n’est pas un accident, c’est une fabrication. Elle sert à une chose : empêcher l’union des opprimés contre ceux qui les oppriment.
Pendant qu’on vous apprend à détester un Bamiléké, un Béti, un Haoussa ou un Bassa, les vrais coupables, eux, trinquent ensemble… dans la même langue : celle du pouvoir.
