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STEVE EST MORT, MAIS QUI A TUÉ LA JUSTICE ?

L’image est insoutenable. Un jeune homme de 20 ans, affaibli, entouré d’une foule hostile, clame son innocence. Quelques heures plus tard, il meurt. Steve, accusé de vol, n’a jamais eu droit à une enquête, à un avocat ou à un juge. Son histoire n’est malheureusement pas un fait divers isolé. Elle révèle une maladie profonde de notre société : la banalisation de la justice populaire et l’effondrement progressif du respect de la vie humaine

Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE.

 Quand la foule remplace la loi

À Baloum, dans le département de la Menoua, un jeune homme soupçonné d’avoir commis un vol n’a pas été remis aux autorités compétentes pour que les faits soient vérifiés. Il a été conduit dans une chefferie traditionnelle où il a subi des sévices qui lui ont coûté la vie.

La question fondamentale n’est même plus de savoir s’il était coupable ou innocent. Dans un État de droit, cette détermination appartient à la justice et à elle seule.

Le philosophe Montesquieu écrivait : « Il n’y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l’on exerce à l’ombre des lois et avec les couleurs de la justice. »

Dans le cas de Steve, il n’y avait même pas l’ombre d’une procédure. Seulement la force, la colère et la certitude de ceux qui se sont arrogé le droit de juger et de punir.

Le droit à la défense n’est pas un privilège réservé aux gens honnêtes. Il est précisément conçu pour protéger toute personne accusée, afin que la vérité puisse être établie. Lorsque ce droit disparaît, chacun devient vulnérable.

 Une barbarie devenue ordinaire

Le plus inquiétant est peut-être ailleurs. L’émotion suscitée par ce drame est immense parce qu’il a été filmé. Mais combien de scènes similaires se déroulent chaque année dans nos villages, nos quartiers et nos marchés sans jamais être médiatisées ?

Depuis des décennies, des citoyens soupçonnés de vol sont battus, humiliés ou parfois tués avant même toute enquête. Cette pratique est devenue si fréquente qu’elle ne choque plus suffisamment.

Nous avons fini par accepter l’inacceptable.

Notre responsabilité collective est engagée. Pas seulement celle des auteurs directs des violences, mais aussi celle d’une société qui regarde souvent ailleurs, qui filme parfois, qui commente beaucoup, mais qui agit rarement.

Le silence face à l’injustice finit toujours par la renforcer. La crise de confiance qui nourrit la violence

Les défenseurs de la justice populaire avancent souvent le même argument : les délinquants arrêtés sont rapidement relâchés et reviennent provoquer leurs victimes. Cette frustration existe. Elle mérite d’être entendue.  Mais elle ne peut jamais justifier le lynchage.

De leur côté, les forces de maintien de l’ordre expliquent régulièrement que les populations abandonnent les procédures après l’interpellation des suspects et ne déposent pas les plaintes nécessaires à la poursuite des enquêtes.

Entre ces deux discours se dessine une réalité inquiétante : une profonde crise de confiance entre les citoyens et les institutions chargées de rendre la justice.

Or, lorsqu’un peuple cesse de croire à ses institutions, il est tenté de fabriquer ses propres tribunaux. Et lorsque chacun devient juge, procureur et bourreau, c’est la société entière qui entre dans l’arbitraire.

L’heure de l’exemplarité  La mort de Steve ne doit pas rejoindre la longue liste des tragédies oubliées.

L’État a l’obligation de retrouver et de poursuivre tous les responsables, quels que soient leur statut, leur fonction ou leur influence. Les exécutants comme les éventuels commanditaires doivent répondre de leurs actes devant la justice.

 L’impunité serait un second crime.

Mais la réponse pénale seule ne suffira pas. Il faut également une réflexion nationale sur les mécanismes permettant de prévenir ces violences, d’améliorer le traitement judiciaire des infractions et de restaurer la confiance des citoyens dans les institutions.

 Pour que plus jamais un innocent ne meure coupable

La véritable civilisation ne se mesure pas à la manière dont une société traite ses élites, mais à la manière dont elle traite ceux qu’elle accuse.

Steve est mort en proclamant son innocence. Peut-être disait-il vrai. Peut-être disait-il faux. Nous ne le saurons probablement jamais.  Et c’est précisément là le scandale.

Parce qu’avant même de perdre la vie, il avait déjà perdu ce qui distingue une société de la barbarie : le droit d’être entendu.

Si la mort de Steve ne nous pousse pas à défendre davantage la justice, alors nous aurons collectivement accepté qu’un soupçon puisse désormais valoir une condamnation et qu’une foule puisse remplacer un tribunal.

Ce jour-là, ce ne sera pas seulement Steve qui sera mort. Ce sera aussi une part de notre humanité.

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