On peut être en désaccord avec un homme politique. On peut condamner ses déclarations, combattre ses idées, dénoncer son action. Mais depuis quand célèbre-t-on la mort de son fils ? La disparition du sous-lieutenant Wamba Momo Kaïnol, jeune officier de 26 ans tombé au front dans le conflit du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, a provoqué une vague de réjouissances sur les réseaux sociaux. Son seul tort semble être de porter un nom : Momo. Ce déferlement de haine en dit moins sur le défunt que sur l’effondrement moral d’une société qui semble avoir oublié que la mort demeure sacrée.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
Quand la haine survit à l’humanité
Il y a des images qui font honte à un pays. Non pas parce qu’elles montrent la guerre, la pauvreté ou la souffrance, mais parce qu’elles révèlent ce que les hommes deviennent lorsqu’ils cessent d’être humains.
À peine la mort du sous-lieutenant Wamba Momo Kaïnol annoncée, les réseaux sociaux se sont transformés en une place publique où l’on applaudissait un cercueil. Des commentaires triomphants. Des plaisanteries macabres. Des montages sarcastiques. Des messages qui respiraient la satisfaction.
Comme si la mort d’un jeune homme de vingt-six ans constituait une victoire. Comme si un cercueil pouvait servir de bulletin de vote. Comme si la douleur d’une mère pouvait réparer les blessures de la politique.
Le fils ne répond pas des paroles du père. Pour justifier cet acharnement, beaucoup exhument une déclaration de Jean de Dieu Momo datant de 2019. Le ministre affirmait alors que la situation dans le NOSO ne l’empêchait pas de « boire son vin de palme ». Une phrase devenue célèbre, souvent citée pour illustrer l’insensibilité du pouvoir face aux souffrances des populations.
Cette déclaration pouvait être critiquée. Elle l’a été. Mais depuis quand la République juge-t-elle les enfants à la place de leurs parents ? Le sous-lieutenant Wamba Momo Kaïnol n’a jamais prononcé ces mots. Il ne siégeait pas au gouvernement. Il ne décidait pas de la conduite de la guerre. Il n’était même pas encore militaire. Ce jeune Kamerunais a été envoyé sur un théâtre d’opérations où tant d’autres ont laissé leur vie.
Faire de lui le comptable des propos de son père revient à instaurer une justice du sang, celle qui condamne un nom plutôt qu’un acte. Cette logique est celle des sociétés qui renoncent au droit pour embrasser la vengeance.
Une société qui applaudit ses morts est une société malade Nos anciens nous ont pourtant appris autre chose. Chez les peuples bantu, la mort suspend les querelles. Même l’adversaire reçoit les honneurs dus au défunt. Les insultes s’arrêtent devant le cercueil. Les rancœurs s’effacent devant le silence imposé par la disparition. Parce que les morts appartiennent désormais à Dieu, aux ancêtres et à l’Histoire.
Aujourd’hui, nous faisons exactement l’inverse. Nous filmons notre cruauté.
Nous comptabilisons les mentions « J’aime » sous des messages qui célèbrent un décès. Nous transformons le malheur d’une famille en divertissement numérique. Nous appelons cela la liberté d’expression alors qu’il ne s’agit souvent que d’une faillite de la conscience.
Le véritable drame n’est pas que quelques individus tiennent de tels propos. Le drame est que des milliers d’autres les applaudissent. La guerre nous vole aussi notre humanité
Cette guerre n’emporte pas seulement des soldats, des civils ou des villages. Elle consume lentement notre capacité à reconnaître l’humanité de celui qui pense autrement, vote autrement ou porte simplement un autre nom. Lorsque la mort d’un jeune officier devient un motif de réjouissance, ce n’est pas seulement une famille qui est frappée. C’est toute la Nation qui recule d’un pas vers la barbarie.
Car la frontière entre la civilisation et la sauvagerie ne se mesure pas au nombre d’immeubles ou d’autoroutes. Elle se mesure à notre capacité à respecter la vie humaine, même lorsque cette vie appartient au camp que nous combattons. Il est encore temps de retrouver notre âme
« Nul ne devrait être tenu pour responsable des actes ou des paroles d’un autre, et la mort ne devrait jamais devenir un objet de jubilation » Le Kamerun traverse des fractures politiques, sociales et identitaires profondes. Nous pouvons débattre avec vigueur. Nous pouvons dénoncer les injustices. Nous pouvons combattre des idées et demander des comptes aux dirigeants.
Mais si nous en arrivons à applaudir la mort d’un fils pour punir un père, alors nous avons franchi une ligne que nos traditions, notre culture et notre simple humanité nous interdisaient de franchir. La haine est une drogue. Elle procure une satisfaction immédiate, mais détruit lentement celui qui la consomme.
Le sous-lieutenant Wamba Momo Kaïnol est mort au front. Que l’on partage ou non les choix de son père ne changera rien à cette tragédie. En revanche, la manière dont nous réagissons à sa disparition dira beaucoup de ce que nous sommes devenus.
Car un peuple qui perd le respect de ses morts finit toujours par perdre le respect de ses vivants. Et lorsqu’une Nation cesse de pleurer ses enfants, c’est son âme elle-même qui commence à mourir
