PARLEMENT EN MOUVEMENT, POUVOIR IMMOBILE ?
À première vue, il y a du mouvement au sommet de l’État. De nouveaux visages, des remplacements inattendus, des équilibres régionaux subtilement recomposés. Mais à y regarder de plus près, le décor change… sans que la pièce ne soit réécrite. Derrière ce ballet institutionnel, une question persiste : le peuple est-il encore au centre du jeu démocratique ?
Une chronique de HIlaire NGOUALEU HAMEKOUE
Le théâtre des remplacements : un mouvement sans rupture
Le renouvellement à la tête des deux chambres du Parlement Kamerunais aurait pu incarner un tournant. À l’Assemblée nationale, Théodore Datouo (Ouest) succède à Cavaye Djibril (Extrême-Nord). Au Sénat, Mahamat Abdoulkarim (Extrême-Nord) remplace Marcel Niat Njifenji (Ouest).
À première lecture, l’on pourrait y voir une redistribution géopolitique savamment orchestrée. Une sorte de rééquilibrage régional, presque arithmétique. Mais très vite, une évidence s’impose : il ne s’agit pas d’une alternance, mais d’une permutation.
Le parti dominant, le RDPC, fort de sa majorité écrasante, n’a rien perdu de son emprise. Il a simplement déplacé ses pions.
Ce n’est pas un changement de système, c’est une rotation des visages.
Le silence des sortants, le bruit des allégeances
Autre fait troublant : la discrétion, voire l’effacement des sortants. Ni contestation, ni transition marquante. Comme si tout était déjà écrit ailleurs.
Mais le véritable choc est venu des premières déclarations des nouveaux promus. À peine installés, leurs mots n’étaient pas tournés vers le peuple, ni vers l’institution qu’ils incarnent, mais vers l’exécutif.
Remerciements appuyés, fidélité réaffirmée à Paul Biya, engagement de loyauté : le ton est donné.
« Leur première adresse n’est pas au peuple souverain, mais au chef du pouvoir exécutif », constate le député Koupit Adamou.
Dès lors, une interrogation surgit : à qui rendent-ils réellement compte ?
La séparation des pouvoirs : principe ou illusion ?
Dans toute démocratie fonctionnelle, le Parlement est censé être un contre-pouvoir. Il légifère, contrôle l’action gouvernementale et porte la voix des citoyens.
Mais lorsque les représentants du pouvoir législatif affichent d’emblée leur allégeance à l’exécutif, la frontière entre les pouvoirs devient floue.
Le Kamerun vit-il encore sous le régime de la séparation des pouvoirs, ou assiste-t-on à leur concentration autour d’un même centre décisionnel ?
« Quand le législatif applaudit avant même d’interroger, il cesse d’être un contre-pouvoir », rappelle le constitutionnaliste.
Dans ce contexte, le Parlement risque de devenir une chambre d’enregistrement plutôt qu’un espace de débat et de contradiction.
Le grand absent : le peuple
Au cœur de cette recomposition institutionnelle, une question demeure, lancinante : où est le peuple ?
Ni consulté, ni directement impliqué dans ces choix, il observe un jeu dont il ne maîtrise ni les règles, ni les résultats.
Le citoyen, pourtant source de toute légitimité démocratique, semble relégué au rang de spectateur.
On change les acteurs, mais le public n’a toujours pas voix au chapitre.
Le changement véritable ne se décrète pas, il se démontre
Le véritable changement ne se mesure pas à la rotation des élites, mais à la transformation des pratiques. Tant que le Parlement ne s’affirmera pas comme une institution autonome, au service exclusif du peuple, les mouvements observés resteront cosmétiques.
Car en démocratie, la question n’est pas seulement de savoir qui gouverne, mais surtout au nom de qui et sous quel contrôle.
