ENTRÉE MABANDA : LE PAYS OÙ LA MORT NE FAIT PLUS PEUR
Il faut parfois une simple scène de rue pour résumer tout un pays. Ce matin, à l’entrée Mabanda, des agents municipaux s’activaient à remorquer un véhicule au motif d’un mauvais stationnement. Pendant que les discussions s’envenimaient autour du propriétaire de l’automobile, personne ne semblait voir l’essentiel : des montagnes d’ordures avaient englouti les trottoirs, contraignant les piétons à marcher sur la chaussée. C’est pourtant à cet endroit précis que, le 24 juin dernier, un camion-conteneur a semé la mort, emportant quatre vies. Quelques jours plus tard, les petits commerces ont repris leur place, comme si le sang versé avait déjà été effacé par les pluies. Le spectacle est saisissant : nous vivons dans un pays où l’on craint davantage la fourrière que la mort.
Une chronique de Hilaire NGOUALEU HAMEKOUE
L’État qui voit ce qui l’arrange
L’administration est parfois dotée d’une vue extraordinairement sélective.
Elle repère immédiatement un véhicule qu’elle estime en infraction. En revanche, les tas d’immondices qui étouffent les trottoirs deviennent invisibles. Les vendeurs installés dans un couloir de danger semblent appartenir au paysage. Les piétons obligés de défier les camions ne suscitent aucune urgence.
L’autorité publique ne devrait pourtant pas se limiter à sanctionner. Sa première mission est de prévenir le drame. Une ville n’est pas bien administrée parce qu’elle remorque des voitures. Elle l’est lorsqu’elle garantit à ses habitants le droit fondamental de rentrer chez eux vivants. «« Gouverner, ce n’est pas seulement punir les infractions ; c’est empêcher que les cimetières continuent de se remplir. »»
Il ne suffit pas de multiplier les panneaux « Stationnement interdit » ou de faire intervenir la fourrière. Encore faut-il offrir des solutions. Où les automobilistes sont-ils censés stationner lorsque les espaces prévus sont inexistants, insuffisants ou occupés par d’autres usages ? Une administration responsable ne se contente pas d’interdire ; elle aménage, organise et oriente. L’autorité n’a de sens que lorsqu’elle s’accompagne d’une politique cohérente. À défaut, la sanction ressemble davantage à un piège qu’à un outil de régulation.
La pauvreté ne doit pas conduire au suicide collectif Il serait injuste de condamner uniquement ces commerçants. Ils ne sont pas là par plaisir. Ils cherchent à survivre dans une économie qui leur offre peu d’alternatives. Chaque client est un repas. Chaque vente est une journée sauvée.
Mais la misère ne peut pas tout justifier.
Lorsqu’on retourne vendre exactement là où quatre personnes ont perdu la vie quelques jours auparavant, une question dérangeante surgit : la faim est-elle devenue plus forte que l’instinct de survie ?
La pauvreté tue. L’inconscience achève le travail. L’habitude de mourir
Le véritable drame Kamerunais n’est plus l’accident. C’est notre capacité à nous habituer à l’accident.
Un camion écrase des innocents. On pleure deux jours. Les réseaux sociaux s’enflamment. Les autorités promettent.
Puis chacun retourne à ses occupations.
Les vendeurs reviennent.
Les clients aussi.
Les ordures restent.
Et nous attendons simplement le prochain camion.
À force de côtoyer le danger, nous avons fini par le considérer comme un voisin ordinaire. Nous vivons avec lui, nous commerçons avec lui, nous plaisantons avec lui… jusqu’au jour où il frappe de nouveau.
Le plus grand danger porte désormais un nom : la résignation
Le Kamerun souffre d’un mal plus profond que l’insalubrité.
Ce mal s’appelle la résignation.
Nous acceptons les trottoirs transformés en dépotoirs.
Nous acceptons les marchés improvisés sur les axes les plus dangereux.
Nous acceptons que les morts d’hier ne servent de leçon à personne.
Nous acceptons tout… jusqu’à l’inacceptable.
Comme l’écrivait si justement le philosophe Albert Einstein :
« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. »
Refuser que la mort devienne une habitude
La première richesse d’un peuple n’est ni son pétrole, ni ses ports, ni ses immeubles. C’est sa capacité à protéger la vie humaine.
Lorsque les ordures chassent les piétons des trottoirs, lorsque les citoyens s’installent volontairement dans un piège mortel, lorsque les autorités semblent davantage préoccupées par certaines opérations que par l’élimination des dangers les plus évidents, c’est toute la société qui vacille.
Entrée Mabanda n’est pas seulement un carrefour de Bonaberi-Douala. C’est le miroir d’un pays qui s’habitue à l’inacceptable.
Et un peuple qui finit par s’habituer à la mort court le risque de ne plus savoir défendre la vie
